Prologue

Les nuits d’été sont belles en Bretagne. Les cieux regorgent d’étoiles dont certaines s’étiolent en un fin filament argenté qui tombe sur la mer avant de s’y dissoudre. Les plages sont sages la nuit. On n’y entend que le murmure du vent d’ouest et le baiser incessant des vagues sur le sable. Éternel recommencement… éternel silence…

Le prédateur a abandonné sa proie sur le sable. Il se glisse dans l’ombre lunaire des grands pins de la dune et pénètre dans le club de nuit le Penty, perdu à mi-chemin entre Sainte Marine et l’île Tudy sur la grande plage commune aux deux villages. L’atmosphère y est à la fête et il passe brutalement du silence feutré de la nature aux hurlements psychédéliques d’une musique rock poussée à fond. Sur la petite piste, des clients, jeunes pour la plupart, se trémoussent dans tous les sens, baignés par la lumière évanescente d’une boule à facettes. L’homme se glisse derrière les danseurs et gagne une table dans une alcôve où deux buveurs discutent. L’un d’eux avise l’arrivant et l’interroge du regard. Les dents du félin humain sortent des lèvres entrouvertes en un sourire vainqueur tandis qu’il extrait de la poche de sa veste un string blanc qu’il jette sur la table. L’interrogateur dresse son pouce en signe de félicitations tandis que l’autre prend place :

— Messieurs, c’était mon quarantième ce soir. Record battu par rapport à l’an dernier !

— Dommage, susurra l’autre en riant, que tu ne puisses l’inscrire au Guinness Book ! C’était bon ?

Le sourire se détendit en une expression de bien-être carnassier :

— Cette petite blonde en valait la peine. Dommage, elle ne se souviendra de rien !

Le troisième client écoutait d’un air étonné l’échange de propos. Aussi jeune que les deux autres, il ne comprenait visiblement pas ce qui se passait ni ce que son compagnon d’un soir avait fait. Aussi se risqua-t-il à demander une explication :

— Attends, tu as dragué cette nana, tu te l’es faite sur le sable et elle ne se souviendra de rien ? C’est quoi cette embrouille ?

Les deux autres le regardèrent avec cet air de commisération que l’on prend à l’égard d’un simplet ou d’un timide. Le félin le fixa du regard en souriant :

— Eh non. Elle ne sait pas qui je suis. Elle ne sait pas ce qui lui est arrivé et elle ne s’en souviendra jamais. Pour elle, c’est juste une gueule de bois, une soirée trop arrosée qu’elle est allée finir dehors…

— Tu te fous de moi ?

Dans le ton de la voix se mêlaient une demande d’information et un soupçon de colère. Visiblement, la bande l’avait laissé en dehors de leur petit secret et il commençait à le regretter. Plus par orgueil que pour céder aux attentes du timide, le félin sortit de sa poche une petite fiole transparente dans laquelle restaient deux pilules blanches. Il porta le flacon à la hauteur des yeux de son questionneur :

— Tu vois ça, petit ? C’est du Rohypnol.

Le timide resta coi, mais son visage se fondit en un énorme point d’interrogation, accentuant le sentiment de puissance qui animait le prédateur. Il prit l’air du conférencier qui va subjuguer son auditoire avant de lui porter l’estocade finale :

— C’est comme du valium, mais c’est dix fois plus puissant.

L’autre haussa les épaules avec dédain :

— Ouais ! Tu la fais roupiller. Rien de très génial là-dedans !

— Pas tout à fait, petit. Je l’endors discrètement. Il me suffit d’attendre qu’elle soit sur la piste de danse avec ses copains. J’écrase la pilule et glisse la poudre dans son verre. Puis j’attends. Elle revient, elle boit parce qu’elle a beaucoup dansé et qu’elle a soif ; au bout d’une demi-heure, elle commence à ressentir les effets de la drogue, effets décuplés si le Rohypnol est mélangé à de l’alcool.

— OK. Et alors ?

— C’est simple : la proie commence à avoir des hallucinations, des vertiges puis progressivement un début de somnolence. Elle a besoin de respirer et immanquablement, elle sort sur la plage.

— Chaque fois ?

— Quasiment. Alors, je sors à mon tour. En général elle s’est assise, mais ne tarde pas à succomber au sédatif et s’allonge sur le sable. Je n’ai plus qu’à passer à l’action.

— Mais c’est du viol !

Le félin éclata de rire.

— Mais non, c’est un jeu. Surtout qu’elle ne se souviendra de rien.

L’autre prit un regard dubitatif.

— Attends un peu. Il suffit de faire une prise de sang pour retrouver la trace du produit. Tu prends un risque fou !

Le troisième larron intervint dans la conversation.

— Eh non. C’est là l’intérêt de cette dope : après vingt-quatre heures, elle devient indétectable. Génial, non ?

Le timide approuva du regard.

— Eh, les mecs, comment est-ce que je peux m’en procurer ?

***

Le groupe de jeunes s’était éclaté sur la piste. Ils rejoignirent la table qu’ils avaient occupée en arrivant et lancèrent des cris de joie pour traduire le bonheur qui les habitait : le bonheur de l’été ensemble sur la plage de Sainte Marine, le bonheur d’avoir communié au rythme endiablé des airs de vacances, le bonheur de partager cette nuit d’ivresse, de danse et de musique. Puis l’excitation diminua, les corps se détendirent, les couples échangèrent des baisers en plongeant leurs yeux dans ceux de l’autre.

— Tiens, où est passée Cathy ?

Les jeunes gens se retournèrent, parcoururent du regard la petite salle, mais sans succès. Une jeune fille proposa une explication :

— Peut-être est-elle allée aux toilettes ?

L’explication était visiblement suffisante, car les conversations repartirent de plus belle. Cathy ne devrait pas tarder à réapparaître. Du reste, dans un lieu clos et restreint comme l’était le Penty, c’était à l’évidence la seule explication plausible et raisonnable.

Peu à peu, les clients commencèrent à lever le camp. Derrière son comptoir, le barman essuyait les derniers verres avant de se préparer à rentrer tandis que le propriétaire récupérait le montant de la caisse pour le mettre à l’abri dans un coffre.

En riant, l’un des garçons lança à sa compagne :

— Roselyne, je crois qu’il va falloir que tu vérifies si elle n’est pas tombée au fond de la cuvette !

— D’accord ! J’y vais !

La jeune fille se leva, se dirigea prestement vers la porte estampillée d’un logo féminin et poussa le battant. Elle devait en ressortir très vite, mais cette fois-ci son visage trahissait son inquiétude ;

— François ! Elle n’est pas là ! Elle a disparu !

L’interpellé la calma du regard.

— Mais non. Elle ne doit pas être très loin.

En même temps, il se rendit au bar et héla le barman :

— Excusez-moi, vous n’auriez pas vu la jeune fille blonde qui était avec nous ?

L’homme continua imperturbablement à essuyer son verre à whisky, mais l’ombre d’une gêne froissa un instant les muscles de ses joues.

— La fille avec la robe noire à fines bretelles ? Oui, je crois me souvenir que je l’ai vue sortir tout à l’heure. À mon avis, vous allez la trouver dehors.

François remercia l’homme et fit signe à ses amis de le suivre à l’extérieur. La mer continuait à lécher le sable. Les amis se retrouvèrent sur la plage et se mirent à crier le nom de Cathy aux quatre vents. Soudain, l’un d’eux désigna une forme allongée sur la plage.

— Là-bas, elle est là-bas. Ma parole, elle prend un bain de pieds ! Elle est complètement malade !

Tous se précipitèrent vers la jeune fille qui leur jeta un regard vide.

— Qu’est-ce que je fais là ? bégaya-t-elle.

— Tu as trop bu ma cocotte et tu as eu besoin de dégueuler !

L’autre ne répondit pas, mais s’efforça de se relever. En pure perte : elle chancela et retomba lourdement sur le sol.

— Mon Dieu ! Cathy ! Qu’est-ce qui t’arrive ? François ! Fais quelque chose ! Elle n’est pas bien !

— Calme-toi, fit le jeune homme. Ramenons-la au Penty. Il ne faut pas qu’elle prenne froid. Et là, on appelle le SAMU.

Les deux autres garçons réagirent au quart de tour et prestement, Cathy retrouva le chemin de la boîte de nuit. La jeune fille se tourna vers son compagnon :

— François, c’est grave ?

— Je n’en sais rien, mais je pense qu’un séjour à l’hôpital devrait nous rassurer et elle aussi.

— Pour un futur docteur en médecine, tu ne nous aides pas beaucoup !

— Je ne suis qu’en deuxième année, répondit-il en haussant les épaules.

Cathy était installée dans un fauteuil moelleux suffisamment haut pour que sa tête repose sur le dossier. Elle avait pris un verre d’eau et tentait de mettre de l’ordre dans ses idées quand tout à coup, elle prit brutalement conscience d’un manque au cœur de son intimité : son string avait disparu…

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